La responsabilité parentale est censée être partagée. C'est ce que répètent les campagnes de sensibilisation, les discours officiels, les messages diffusés à la radio. Mais entre le slogan et la réalité du terrain, l'écart reste immense. Les jeunes hommes de 15 à 35 ans, pourtant en âge d'être ou de devenir pères, sont les grands absents des services de planification familiale, des consultations prénatales et, plus largement, des espaces où se joue la santé de leur partenaire et de leur enfant à naître.
Ce reportage part à la rencontre de ceux qui incarnent les deux visages de cette réalité : les pères restés en retrait, par ignorance ou par habitude sociale, et ceux qui ont choisi de s'impliquer, changeant profondément la donne dans leur foyer. Il interroge aussi les professionnels de santé, les décideurs et les communautés sur les raisons de cette absence et sur les pistes possibles pour la combler.
Une présence absente dans les salles d'attente
Le constat n'est ni nouveau ni propre à une seule localité : dans la plupart des centres de santé, la fréquentation masculine des services de santé reproductive reste marginale. Consultations prénatales, séances de planification familiale, causeries éducatives sur la contraception : ces rendez-vous sont conçus, en pratique, pour des patientes, rarement pour des couples.
Les professionnels de santé le confirment unanimement : les hommes qui accompagnent leur partenaire sont l'exception plutôt que la règle. Cette absence a des racines multiples — organisation des horaires de consultation calée sur les journées de travail, gêne sociale à occuper un espace perçu comme féminin, méconnaissance pure et simple de ce qui s'y joue.
« La proportion des hommes qui s’impliquent dans les consultations prénatales de leurs femmes pendant la grossesse est très minime. Dans notre communauté c’est très rare. On peut estimer à 5%. Quand ils viennent c’est un bonheur pour nous et nous sommes réconfortés. Le personnel, lui, il est préparé à s’adresser à la femme et à son homme pour des sujets communs. Quand le sujet concerne que la femme, et que son mari l’accompagne, on demande son autorisation pour qu’il y assiste »a expliqué Aissata Coulibaly, sage femme CSU de Sokoura
Cette absence n'est pas neutre. Elle prive les hommes d'informations essentielles sur la santé de leur partenaire, les décisions contraceptives et les signes d'alerte d'une grossesse à risque. Elle renforce aussi, en creux, l'idée que la santé reproductive relèverait d'un domaine exclusivement féminin — une idée que plusieurs professionnels de santé rencontrés jugent aujourd'hui dépassée, mais toujours solidement ancrée dans les pratiques.
Le prix du retrait : le témoignage d'un père resté à l'écart
Pour comprendre ce que produit cette absence, il faut écouter ceux qui l'ont vécue de l'intérieur. Un jeune père, la trentaine, revient sur les premiers mois de la grossesse de sa compagne : il n'a accompagné sa partenaire à aucune consultation prénatale, découvrant les échographies et les recommandations médicales de seconde main, une fois rentré du travail. Il reconnaît aujourd'hui avoir sous-estimé son rôle, pensant que « ces affaires-là concernaient les femmes ».
« Quand ma copine est tombée enceinte, moi, je travaillais, je ramenais l'argent, je pensais que c'était suffisant. Je ne l'ai accompagnée à aucune consultation prénatale. Les résultats des échographies, je les découvrais après sans vraiment comprendre. Avec le recul, je regrette de ne pas avoir posé plus de questions au personnel de santé. Elle me reprochait de ne jamais être disponible pour l’accompagner. Aujourd'hui, je comprends que ce n'était pas seulement son affaire.» Jaurès Sanogo, Un jeune père, 29 ans, resté en retrait durant la grossesse de sa compagne
Ce témoignage illustre un schéma que les professionnels de santé rencontrent fréquemment. Des hommes qui découvrent leur rôle de père au moment de la naissance, sans avoir traversé les mois de préparation, de décisions et d'ajustements qui précèdent l'arrivée de l'enfant. Un point de départ qui rend d'autant plus difficile l'entrée dans une parentalité active.
Quand les pères s'impliquent, tout change
À l'opposé de ce parcours, d'autres jeunes hommes ont fait un autre choix. Accompagner sa partenaire à chaque consultation, poser des questions au personnel de santé, participer aux décisions de planification familiale, s'impliquer dans les soins du nouveau-né : ce sont ces gestes, en apparence simples, qui redéfinissent la place du père.
Les bénéfices de cette implication, selon plusieurs professionnels de santé, dépassent largement le cadre médical. Un couple où l'homme s'implique dès la grossesse communique davantage sur les choix contraceptifs, anticipe mieux les dépenses liées à la santé de l'enfant et traverse plus sereinement les premiers mois de la parentalité.
« C'est en voyant ma compagne angoissée avant sa première échographie que j'ai décidé de l'accompagner. J'ai appris à poser des questions à la sage-femme, à comprendre ce dont elle avait besoin. Notre couple communique beaucoup plus, on décide ensemble, et je me sens vraiment père depuis la grossesse. Au début, certains amis se moquaient de me voir dans la salle d'attente, mais aujourd'hui plusieurs me demandent conseil. » Explique Landry Loukou, 32 ans révolu
Des services encore peu pensés pour accueillir les hommes
Si les jeunes pères sont peu présents dans les centres de santé, la responsabilité n'incombe pas qu'à eux. Les services eux-mêmes sont, dans leur grande majorité, organisés sans réelle stratégie d'inclusion masculine : horaires calqués sur la disponibilité des femmes, absence de communication ciblant les hommes, personnel parfois peu formé à les accueillir lorsqu'ils se présentent.
Certains centres commencent néanmoins à expérimenter des initiatives : plages horaires élargies, séances de sensibilisation ouvertes aux couples, affichage et messages radio s'adressant directement aux hommes.
« Dans le cadre du projet C'est la Vie II, nous avons privilégié une approche communautaire qui implique les personnes ayant une influence directe sur les décisions au sein des familles : guides religieux, parents et leaders communautaires. Nous avons formé dix-huit animateurs communautaires pour mener des causeries éducatives et des ciné-débats sur les grossesses précoces, le consentement et les IST/VIH-SIDA. Les ciné-débats, en particulier, ont permis d'ouvrir le dialogue sur des sujets restés longtemps tabous, tels que l’implication des pères dans la consultation prénatale de leurs femmes, et nous observons aujourd'hui une réelle amélioration des échanges au sein des communautés.» a indiqué Doumbia Kassoum, Chargé de Programme Adolescents/Jeunes à l'ONG Sauvons 2 Vies, chef de projet C'est la Vie II
Des avancées réelles, donc, mais que le responsable de programme se garde de présenter comme suffisantes.
« La principale difficulté reste financière et logistique : le manque de moyens limite le nombre d'activités que nous pouvons organiser, et l'insuffisance de matériel de projection ou l'absence d'électricité dans certaines localités freinent nos actions. À cela s'ajoutent des résistances socioculturelles bien ancrées, notamment autour des questions de sexualité, de contraception ou de consentement.» a-t-il souligné
Le poids des représentations sociales
Au-delà de l'organisation des services, c'est aussi le regard de la société qui freine l'implication des jeunes pères. Dans de nombreuses communautés, la grossesse et les soins de l'enfant restent perçus comme des « affaires de femmes », un homme trop présent dans ces espaces pouvant même être moqué par son entourage.
Ce poids social se transmet souvent de génération en génération, les pères eux-mêmes reproduisant des modèles de parentalité distante hérités de leur propre enfance. Faire évoluer ces représentations demande du temps, mais aussi des relais crédibles au sein même des communautés : leaders religieux, chefs traditionnels, associations de jeunesse.
«.Depuis toujours, on nous a appris que s'occuper d'une grossesse ou d'un bébé, c'est le travail des femmes. Les hommes ont vu leurs pères faire pareil, et ils ont continué comme ça, sans se poser de questions. Mais aujourd'hui, les choses bougent. De plus en plus de jeunes hommes veulent être présents pour leur femme et leur enfant. Le problème, c'est que quand un homme accompagne sa femme à l'hôpital, certains se moquent encore de lui. C'est pour ça que les personnes respectées dans la communauté : Leaders communautaires, religieux…etc doivent montrer l'exemple et dire clairement qu'un homme impliqué mérite du respect, pas des moqueries. » Indique Dr. Rodolphe Sambou, sociologue.
Vers une parentalité responsable et partagée
Face à ce constat, plusieurs pistes se dessinent pour que l'implication des jeunes pères cesse d'être l'exception. Du côté des services de santé, une meilleure adaptation des horaires et une communication qui s'adresse explicitement aux hommes sont régulièrement citées comme des leviers accessibles à court terme.
Du côté communautaire, l'implication de figures respectées pour porter le message d'une paternité active peut contribuer à faire bouger des normes solidement ancrées.
Mais au fond, c'est peut-être dans les témoignages des pères déjà engagés que se trouve l'argument le plus convaincant : au-delà des statistiques et des recommandations institutionnelles, ce sont des histoires de couples plus soudés, d'enfants mieux suivis et de pères plus confiants dans leur rôle qui dessinent, concrètement, ce que pourrait devenir une santé reproductive réellement partagée.
Dans la cour du centre de santé communautaire, la scène du matin s'est répétée des dizaines de fois depuis le début de cette enquête : des femmes qui patientent, un homme qui reste à l'écart. Mais elle n'est plus la seule à raconter cette histoire. Quelques mètres plus loin, un jeune père tient la main de sa compagne avant qu'elle n'entre en consultation, pose une question à la sage-femme, note la date du prochain rendez-vous sur son téléphone. Ce geste, encore minoritaire, dessine ce à quoi pourrait ressembler une santé reproductive réellement partagée.
La responsabilité parentale ne se décrète pas dans les discours officiels : elle se construit, jour après jour, dans les salles d'attente, les foyers et les habitudes que chaque génération transmet à la suivante. Adapter les services, déconstruire les regards, valoriser les pères déjà engagés : ce sont ces gestes concrets, plus que les campagnes de sensibilisation, qui feront basculer la balance. Tant que l'implication masculine restera l'exception, la santé reproductive continuera d'être partagée davantage dans les mots que dans les faits. Le changement, lui, a déjà commencé, il ne demande qu'à devenir la règle plutôt que l'exception.
François M’BRA II

