À l’occasion des cent premiers jours de Romuald Wadagni à la tête du Bénin, Aurore Chahounka-Barrigah adresse une lettre ouverte au chef de l’État. Depuis la diaspora, elle appelle le nouveau président à poser des actes forts en faveur de l’apaisement politique, du retour des exilés, du règlement de la question des détenus politiques et d’un dialogue plus inclusif.
Cent jours. Ce n’est pas encore le temps d’établir le bilan d’un mandat. Mais c’est suffisamment long pour observer une orientation, mesurer des choix et surtout, poser les premières questions.
C’est précisément l’exercice auquel se livre Aurore Chahounka-Barrigah dans une lettre ouverte adressée au président Romuald Wadagni, alors que les cent premiers jours de son accession à la magistrature suprême viennent d’être franchis.
Son interrogation tient en une phrase : qu’a fait le nouveau pouvoir pour réconcilier les Béninois ?
Pour l’auteure de la lettre, cette question ne peut être dissociée de la crise de confiance qui, selon elle, s’est installée au Bénin au cours de la dernière décennie.
Une décennie de fractures politiques
Dans son analyse, Aurore Chahounka-Barrigah évoque une succession de réformes institutionnelles et électorales qui ont profondément modifié le paysage politique béninois depuis 2018.
Elle cite notamment la réforme du système partisan et le nouveau Code électoral ayant encadré les législatives de 2019. Elle rappelle que seuls deux partis proches du pouvoir avaient alors pris part au scrutin, laissant l’Assemblée nationale sans opposition.
Cette période, estime-t-elle, a laissé des traces profondes : exclusion d’une partie de l’opposition, tensions politiques, arrestations, violences, coupure nationale d’Internet et morts parmi les civils.
La lettre revient ensuite sur l’élection présidentielle de 2021 et le système de parrainage. Pour son auteure, ce mécanisme, officiellement présenté comme un moyen de rationaliser les candidatures, a contribué à limiter la compétition électorale. Plusieurs figures majeures de l’opposition étaient alors absentes de la course présidentielle, certaines étant emprisonnées, en exil, poursuivies ou déclarées inéligibles.
Même constat dressé à propos de la réforme du Code électoral de 2024 et de la révision constitutionnelle de 2025, qui a notamment consacré la création du Sénat et modifié la durée de plusieurs mandats.
Puis viennent les élections générales de 2026.
Selon Aurore Chahounka-Barrigah, cette nouvelle séquence électorale a prolongé le sentiment d’exclusion d’une partie de l’opposition des institutions issues des scrutins.
« À tort ou à raison, beaucoup de Béninois ont eu le sentiment que les possibilités d’alternance démocratique continuaient de se réduire », écrit-elle.
« Votre première responsabilité est aussi de rassembler »
Au-delà de la chronologie politique, la lettre pose une question de fond au nouveau président : que compte-t-il faire de cet héritage ?
Pour Aurore Chahounka-Barrigah, gouverner ne saurait se limiter à administrer l’État. Le chef de l’État doit également, selon elle, travailler à restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions.
Elle le formule sans détour :
« Votre première responsabilité n’est donc pas seulement de gouverner. Elle est aussi de rassembler. »
Cette exigence passe, à ses yeux, par des réponses à plusieurs dossiers sensibles : les détenus politiques, les exilés, l’indépendance de la justice, le dialogue entre les différentes composantes de la classe politique et, plus largement, la question de la réconciliation nationale.
L’auteure estime que ces questions ne peuvent être durablement écartées.
« L’apaisement ne peut naître de votre silence, pas plus que la confiance ne peut naître de l’évitement », écrit-elle.
Sept propositions sur la table
Loin de se limiter à une interpellation, la lettre avance également une série de pistes que son auteure considère comme des leviers possibles d’une réconciliation nationale.
Elle demande notamment une initiative exceptionnelle en faveur des détenus politiques, estimant que des gestes forts pourraient contribuer à restaurer la confiance.
Elle propose également la mise en place d’un dispositif sécurisé permettant le retour des exilés béninois, afin que ceux qui vivent hors du pays puissent envisager un retour sans craindre des poursuites ou des représailles.
Troisième proposition : l’ouverture d’un dialogue politique inclusif. Pour Aurore Chahounka-Barrigah, le face-à-face politique doit progressivement céder la place à l’écoute et à la recherche de compromis.
Elle appelle également à une réforme électorale consensuelle, à de nouvelles garanties pour les libertés publiques, ainsi qu’à une évaluation indépendante des mécanismes judiciaires contestés.
Enfin, elle suggère l’organisation d’une conférence nationale de réconciliation ou d’assises nationales, qui réunirait les différentes sensibilités du pays autour d’une même table.
L’objectif : créer un espace où les Béninois pourraient se parler, confronter leurs blessures et réfléchir ensemble à l’avenir du pays.
Le nouveau président face à son propre héritage
C’est peut-être là que se trouve le cœur de cette lettre ouverte.
Romuald Wadagni arrive au pouvoir après plusieurs années durant lesquelles il a occupé des responsabilités majeures au sein du système politique et gouvernemental. Pour l’auteure, il ne peut donc pas faire abstraction de cet héritage au moment de construire son propre mandat.
« Nous n’avons pas le droit de prétendre réconcilier une Nation sans regarder en face l’histoire récente qui l’aura divisée », insiste-t-elle.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce que fera le nouveau président dans les prochains mois. Elle est aussi de savoir quelle rupture, quelle continuité ou quelle inflexion il entend imprimer à la gouvernance du pays.
« L’histoire attend des actes »
Au terme de sa lettre, Aurore Chahounka-Barrigah revient à l’essentiel.
Les cent premiers jours sont écoulés. Le temps des premières déclarations est désormais derrière. Reste celui des actes.
Elle pose alors au chef de l’État une question qui dépasse, selon elle, le simple bilan de ses cent premiers jours :
« Êtes-vous prêt à devenir le Président de tous les Béninois, ou seulement le gestionnaire d’un pouvoir hérité des équilibres du passé ? »
Une interpellation directe, qui place le nouveau président devant l’un des défis politiques les plus sensibles de son mandat : parvenir à restaurer la confiance d’une population profondément divisée sur l’état de sa démocratie.
Pour l’auteure, la réconciliation ne pourra être obtenue par des déclarations.
Elle devra passer par des actes, le courage politique, la justice et le dialogue.
Car au-delà des clivages partisans, c’est une question de confiance nationale qui est posée : comment faire en sorte que chaque Béninois puisse de nouveau se sentir pleinement partie prenante du destin collectif ?
✍️ Aurore Chahounka-Barrigah, membre de la diaspora béninoise, engagée contre les injustices sociales et pour l’alternance démocratique en République du Bénin.

